Ce que vous réexpliquez à votre IA toutes les semaines
Vous demandez à votre IA de préparer le compte rendu d’un rendez-vous client. Elle le fait bien. La semaine suivante, vous recommencez, et vous reprécisez tout : les rubriques attendues, le ton, la longueur, le fait qu’un montant se vérifie avant d’être écrit. Au bout d’un moment, vous gardez ce texte dans un coin et vous le collez à chaque conversation.
Ce texte que vous collez s’appelle un prompt : la demande que vous tapez. Il marche, mais il repart de zéro à chaque fois. Personne ne capitalise, ni vous ni la machine.
L’écart s’est creusé avec l’arrivée des agents. Un agent IA ne se contente pas de vous rendre une réponse : il enchaîne des étapes, ouvre vos fichiers, cherche sur Internet, remplit un document, interroge un logiciel. Plus il y a d’étapes, plus la manière de les mener compte. C’est précisément ce qu’un prompt de trois lignes ne transmet pas.
C’est ce manque que comblent les Skills, ou compétences.
Une compétence, c’est votre méthode écrite une fois pour toutes
L’image la plus juste est celle de la recette. Demandez « analyse ces annonces de voitures et sors-moi celles qui collent aux critères de mon client » : l’agent réinvente sa méthode à chaque passage, et le résultat varie. Une compétence lui donne l’ordre de marche : où chercher, quelles caractéristiques vérifier, comment écarter une annonce douteuse, quoi retenir, sous quelle forme rendre le résultat, et quels contrôles faire avant de vous répondre.
L’agent ne reçoit plus seulement une demande. Il reçoit aussi la façon de la traiter.
Concrètement, une compétence tient dans un dossier, autour d’un fichier texte nommé SKILL.md. Le « .md » désigne le Markdown, un format qui s’ouvre avec n’importe quel éditeur, se relit à l’œil et se corrige sans outil particulier. Nous lui avons consacré un article entier, parce que c’est le format qui permet à une IA et à un humain de lire le même document. Autour de ce fichier, vous rangez ce qui aide au travail : un modèle de document, deux exemples de livrables réussis, vos règles internes.
Ce format ne vous enferme pas chez un fournisseur. Il a été créé par Anthropic, l’éditeur de Claude, puis publié en standard ouvert : ChatGPT et Codex, Gemini CLI, Cursor, GitHub Copilot ou VS Code le lisent également. Une méthode écrite aujourd’hui reste exploitable si vous changez d’outil l’an prochain.
Prompt, compétence, mémoire, outils : qui fait quoi
Ces quatre briques donnent toutes des informations à l’IA, ce qui les fait confondre. Elles ne jouent pourtant pas le même rôle.
- Le prompt : ce que vous voulez maintenant. « Trouve-moi un hôtel à Séville pour la première semaine d’octobre. »
- La compétence : comment on s’y prend. « Voici comment on cherche, on vérifie et on présente un hôtel, chez nous. »
- La mémoire, ou le fichier de projet : ce qui a déjà été décidé. Les préférences du client, les recherches déjà menées, ce qu’il ne faut plus reproposer.
- Les outils : ce que l’agent peut faire. Chercher sur Internet, lire un fichier, écrire dans votre logiciel de gestion, envoyer un mail. C’est le rôle des connecteurs entre l’IA et vos données.
Un agent bien outillé mais sans méthode livre un résultat différent chaque semaine. Une méthode parfaite sans accès à vos outils reste une note de service.
Quelle compétence pour quel métier
- Avocat, notaire : une note de synthèse de dossier toujours structurée de la même façon, avec le contrôle des dates et des montants imposé dans la procédure.
- Comptabilité : qualifier les factures fournisseurs selon vos règles d’imputation maison, et non celles d’un manuel générique.
- Commercial : préparer une fiche de rendez-vous complète, historique du compte, actualités de l’entreprise, points ouverts, sources citées.
- Marketing : décliner une offre en article, en publication et en argumentaire, en respectant votre charte et vos formulations interdites.
- Support client : trier les demandes entrantes, proposer une réponse selon le motif, et remonter à un humain les cas prévus par votre procédure.
- Logistique : extraire d’un bon de livraison les seules données utiles à votre outil, dans le format qu’il attend.
- E-commerce : rédiger une fiche produit à partir des caractéristiques fournisseur, avec vos gabarits et vos règles sur les allégations.
- Administration et RH : monter un dossier d’embauche, pièces à réunir, contrôles à faire, courriers à générer.
Dans chacun de ces cas, la méthode existe déjà, dans la tête de quelqu’un. La compétence l’en sort.
Écrire votre première compétence en trois étapes
Un repère : si vous recollez régulièrement le même texte, ou si vous réexpliquez la même procédure, la compétence est déjà écrite dans votre tête. Pour une question ponctuelle, un prompt suffit. Identifier les tâches qui reviennent est le vrai point de départ.
- Prenez une tâche que vous faites déjà. Pas la plus stratégique : la plus répétitive, celle dont vous connaissez la marche à suivre par cœur.
- Écrivez ce que vous faites vraiment, dans l’ordre, y compris les vérifications que vous faites sans y penser. Ne cherchez pas la version parfaite à ce stade : sortez le savoir-faire de votre tête.
- Mettez-la en forme. Une compétence utile dit trois choses : dans quelles situations elle s’applique, quoi faire étape par étape, et à quoi ressemble un résultat correct. Ajoutez les erreurs à ne pas commettre, ce sont souvent les lignes les plus rentables.
Une erreur revient souvent : vouloir une compétence géante qui explique tout à l’agent. Une compétence porte une responsabilité, une seule. Six compétences nettes valent mieux qu’une encyclopédie que plus personne ne relit.
Les erreurs de votre agent sont la matière première
Une compétence écrite une fois et jamais relue passe à côté de son intérêt. Après quelques semaines d’usage, les mêmes défauts reviennent : une vérification oubliée, une donnée mal interprétée, trois paragraphes de trop, un format de livrable qui ne convient pas, une étape inutile.
Plutôt que de reprendre l’agent dans chaque conversation, corrigez la compétence. La règle ajoutée vaudra pour toutes les fois suivantes. C’est toute la différence entre une correction et une amélioration : tâche, résultat, erreur, correction, mise à jour, nouveau test.
Vous pouvez aller plus loin et demander à l’agent de proposer lui-même ces corrections en fin de mission : difficultés rencontrées, informations qui lui ont manqué, étapes qui se sont mal passées. Une précaution s’impose alors, et elle n’est pas négociable : rien ne se modifie sans votre validation explicite. Une compétence qui se réécrit toute seule dérive sans que personne s’en aperçoive.
Au fil des mois, ce que vous obtenez n’est plus une collection de prompts. C’est une bibliothèque de méthodes maison, relisible, transmissible à un nouvel arrivant comme à une machine.
Avant d’installer une compétence trouvée en ligne
Une compétence n’est pas un document inerte. Elle donne des instructions à un agent qui dispose de vos accès, et elle peut embarquer des programmes. Elle se traite donc comme un logiciel que l’on installe, pas comme un article que l’on lit.
Le risque n’est pas théorique. Fin janvier 2026, l’audit de ClawHub, le dépôt public de compétences de l’assistant OpenClaw, a relevé 341 compétences malveillantes sur 2 857 examinées, soit environ une sur huit. Elles portaient des noms crédibles et une documentation soignée ; leur rubrique « prérequis » invitait à installer un composant complémentaire, en réalité un voleur de mots de passe. Pour publier sur ce dépôt, un compte GitHub vieux d’une semaine suffisait. La fondation OWASP, référence du secteur en matière de sécurité, place depuis les compétences malveillantes en tête de son référentiel des risques pour cette nouvelle famille d’outils.
Trois précautions écartent l’essentiel. Regardez qui publie la compétence, comme vous vérifieriez un prestataire. Ouvrez et lisez le fichier avant de l’activer : c’est du texte, en français ou en anglais, pas du code illisible. Méfiez-vous de toute instruction qui demande de télécharger ou d’exécuter quelque chose venu d’ailleurs. Anthropic donne la même consigne sur sa propre page de présentation : s’en tenir à des sources de confiance.
Celles que vous écrivez vous-même ne posent pas ce problème : un argument de plus pour commencer par les vôtres. Si le choix de l’outil reste ouvert, notre comparateur d’outils IA indique pour chacun ce qu’il coûte et où vont vos données.





